Dormir cent ans ou les maux douloureux de l’adolescence

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A la colline, Pauline Bureau réinvente les contes pour enfants avec Dormir Cent ans © Pierre Grosbois

Fille, garçon, tout change quand les hormones s’en mêlent, quand le corps change, que les rêves d’enfant s’effacent au profit d’un monde différent plus réel. Partant de sa propre expérience, de ses propres angoisses d’adolescente, Pauline Bureau esquisse avec justesse, poésie et finesse le parcours initiatique vers l’âge adulte, le point de bascule où les doutes, les peurs se réveillent, où l’abandon de l’innocence est un passage obligé, cruel.

Au loin, derrière d’immenses panneaux gris, délimitant l’espace d’arrière-scène, sur lesquels sont projetés des vidéos qui permettent de situer l’action, une silhouette de jeune fille, cheveux longs détachés, jupe courte bleu layette, compte ses pas. Il lui en faut cent, pas un de plus, pas un de moins, pour rejoindre son bureau-piano. C’est obsessionnel autant que rassurant. Aurore (Murielle Martinelli), c’est son prénom, celui des contes de fées, est une timide, un peu lunaire, en décalage avec le monde réel, avec ses parents surtout. Il faut dire qu’ils sont souvent absents. Elle n’a pas d’autre choix que de s’assumer, de vivre dans une sorte de rêves éveillés, émaillés de quelques cauchemars.

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Théo et son ami grenouille foutent le bordel © Pierre Grosbois

Face à elle, il y a Théo (Camille Bernon), un garçon un peu rebelle, en guerre contre son père, qui lui, non plus, n’est là que très tard le soir. Pour combler le vide, le manque, il donne vie à un ami imaginaire, qui n’est autre que le roi Grenouille (Alban Guyon), héros loufoque et irrévérencieux de sa bande dessinée préférée. Mal dans sa peau, il vit à l’écart et a du mal à s’intégrer, à se faire des amis. Ces deux êtres à l’orée de la puberté étaient faits pour se rencontrer. Il a suffi d’un simple regard, d’une règle partagée en cours de mathématiques pour qu’ils se reconnaissent, s’épaulent dans ce grand et douloureux voyage vers l’âge adulte.

S’emparant des maux, des difficultés des adolescents à changer de corps, à évoluer, à quitter le cocon doux et ouateux de l’enfance, Pauline Bureau invite à un rendez-vous manqué, dû à l’impossibilité de communiquer entre les parents et leur progéniture. Par petites touches, par saynètes qui se juxtaposent, elle nous entraîne au plus près des tourments d’Aurore et de Théo, de leur mal-être.

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Aurore perdue dans ses rêves © Pierre Gros bois

Plume vive, écriture au cordeau, l’autrice – metteuse en scène replonge dans ses souvenirs pour évoquer avec justesse, une période souvent douloureuse, souvent compliquée. Mettant en exergue les tracas du quotidien, leur impact sur chacun de ses protagonistes, elle les entraîne imperceptiblement vers les songes, les fantasmes qui sont des refuges, des médiums pour aller de l’avant, pour grandir.

S’appuyant sur la scénographie épurée et onirique d’Yves Kuperberg, Pauline Bureau signe une bien jolie évocation de ce parcours initiatique d’un âge à l’autre. Conquis par les jeux tout en retenue de Camille Bernon, Lionel Codino, Alban Guyon et Murielle Martinelli, tous excellents dans leur emploi ou leur contre-emploi, le public de 7 à 77 ans se laisse emporter, séduire par cette fable contemporaine, entre rires et larmes, ce conte universel d’une génération en devenir.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Dormir cent ans de Pauline Bureau
La colline, théâtre national
15 rue Malte-Brun
75020 Paris
Jusqu’au 23 décembre 2018
du mardi au jeudi ainsi que le dimanche à 14h30 (uniquement à 19h le mardi 11) et les vendredi et samedi à 14h30 et 19h
Durée 1h

mise en scène de Pauline Bureau
avec du 11 au 16 décembre 2018 Camille Bernon, Lionel Codino, Alban Guyon, Murielle Martinelli ;
du 18 au 23 décembre 2018 Yann Burlot, Nicolas Chupin, Camille Garcia, Marie Nicolle ;
le 21 décembre 2016 Yann Burlot, Nicolas Chupin, Géraldine Martineau, Marie Nicolle
dramaturgie de Benoîte Bureau
scénographie et réalisation visuelle d’Yves Kuperberg assisté de Alex Forge
musique et son de Vincent Hulot
costumes et accessoires de Alice Touvet
lumières de Bruno Brinas
collaboration artistique de Cécile Zanibelli
régie générale et régie son de Sébastien Villeroy
régie vidéo de Justin Artigues

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