Divine comédie entre raison et religion au Français

Dans un somptueux écrin fait de toiles peintes à caractères religieux, Eric Ruf met en scène la biographie théâtrale de Brecht consacrée à l’astronome italien Galilée. Soulignant la nécessité du doute, il signe un spectacle efficace, mais dont la portée intellectuelle du message est littéralement submergée par la somptuosité des décors et des costumes. 

À Padoue, la vie coule doucement, tranquillement. Galilée (extraordinaire Hervé Pierre), mathématicien brillant, donne quelques cours à la faculté de sciences, mais ne trouve pas le temps nécessaire pour ses recherches fautes de subsides. Les dettes s’accumulent. L’or des Médicis l’attire à Florence. Quittant le cocon douillé d’une Vénétie à l’abri de tout zèle religieux où il végète, le grand homme va chercher gloire et argent facile, ailleurs, quitte à s’approcher trop près de Rome, de l’inquisition et du bucher. 

Persuadé que la vérité, les faits l’emporteront toujours sur l’obscurantisme, il met tout en œuvre pour prouver les théories de Copernic et démontrer que c’est la terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse. Refusant de voir l’évidence, ses travaux mettent à mal les écrits divins qui veulent que le Vatican, l’homme soit au centre de tout, il s’enferre dans une impasse, un combat entre raison et religion. La vue des instruments de torture fait vaciller ses forces, mais point ses convictions. Il se rétracte publiquement et comme un doux agneau, du moins en apparence, reste en conformité avec la doctrine officielle de l’Église.

Ecrite en 1938 et retravaillée en 1954, La vie de Galilée s’inscrit dans un contexte singulier, la fin des temps modernes, la science humaniste, bienfaitrice, utile pour soulager les misères, cède la place à un outil de guerre, de destruction. L’ombre de la bombe atomique plane sur ce texte de Bertolt Brecht. Il s’en nourrit comme écho à ses inquiétudes. Apologie de l’esprit scientifique, cette œuvre biographique sert de prétexte au dramaturge allemand pour opposer croyance et rationalisme, théocratie à démocratie. 

S’attaquant à cette pièce centrale dans l’œuvre de Brecht, Eric Ruf, administrateur général de la Comédie Française, esquisse une fresque théâtrale grandiose à la beauté saisissante. Soignant les décors coulissants, constitués de reproductions en gros plan de peintures religieuses signées Fra Angelico, Rembrandt ou Le Caravage, exécutées  avec maestria par les ateliers de la Comédie Française, il accentue le poids de l’Eglise, sa magnificence, face à la nature mortelle, microscopique de l’homme. L’effet est prodigieux, mais ne suffit pas à insuffler une densité au propos. En rodage, le soir de la générale de presse, le spectacle devrait prendre de l’ampleur, de robustesse au fil du temps et livrer toute sa force onirique, sa puissance de réflexion. 

Sur ce plateau magnifié par les anges poupins et les saints contrits qui illuminent les toiles géantes, les comédiens ne déméritent pas. D’Hervé Pierre à Guillaume Gallienne, en passant par Florence Viala et Véronique Vella, pour ne citer qu’eux, tous se donnent sans compter et livrent une partition virtuose qui explose littéralement dans une seconde partie plus enlevée.

Enfin, les costumes de Christian Lacroix, tout droit inspirés des œuvres picturales de Cranach, de Botticelli ou de de Vinci, finissent sur le fil à emporter le public au cœur de ce combat millénaire et toujours d’actualité entre raison et religion. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


La vie de Galilée de Bertolt Brecht
Comédie Française – Salle Richelieu 
Place Collette
75001 Paris 
jusqu’au 21 juillet 2019 
durée 2h40 avec entracte

Mise en scène et scénographie  d’Eric Ruf assisté d’Alison Hornus et de Julie Camus
Traduction d’Éloi Recoing 
Costumes  de Christian Lacroix assisté de Jean-Philippe Pons 
Avec Véronique Vella,  Thierry Hancisse, Alain Lenglet, Florence Viala, Jérôme Pouly, Guillaume Gallienneen alternance avec Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Bakary Sangaré, Pierre Louis-Calixteen alternance avec Nâzim Boudjenah,  Gilles David, Jérémy Lopez, Julien Frison  en alternance avec Birane Ba, Jean Chevalier, Élise Lhomeau et les académiciens de la Comédie-Française – Peio Berterretche, Béatrice Bienville, Magdaléna Calloc’h, Pauline Chabrol, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer, Thomas Keller, Olivier Lugo et Jordan Vincent.
Lumière de Bertrand Couderc assisté de Lila Meynard
Musique originale  de Vincent Leterme 
Son  de Colombine Jacquemont 
Travail chorégraphique  de Glysleïn Lefever 
Collaboration artistique  de Léonidas Strapatsakis 

Crédit photos © Vincent Pontet, Coll. Comédie-Française

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