Des territoires, crise révolutionnaire achoppée au cœur des cités

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Au théâtre de la Bastille, Baptiste Amann explore des territoires de révoltes et d’émeutes

À l’ombre d’une barre HLM, une fratrie se déchire sur fond d’émeutes. Face à cet état de fait, Baptiste Amann s’interroge sur la capacité de nos sociétés apathiques à faire renaître l’esprit d’insurrection de nos ancêtres les communards. Si le parallèle intéressant bien que maladroit entre deux époques, deux révoltes, tourne court, on est conquis par l’énergie vibrante de ce jeune collectif.

Derrière un rideau noir de soie, une lumière étincelle, vibre au son de la voix de la révolutionnaire Louise Michel. Écrouée, elle adresse une dernière missive, une ultime lettre d’amour à Théophile Ferré, qui vient d’être condamné à être fusillé. Si la lettre est fictive, elle résume la pensée politique, sociétale de cette militante féministe. Autre temps, autre prison, un jeune homme apparaît derrière le voile qui sépare la salle de la scène. Il fait le solde de tout compte de ses 18 mois d’incarcération, son coût pour la société, son temps perdu à la seconde prés, etc. De ce prologue singulier, de ce cri humain, viscéral, tout droit sorti des entrailles des maisons pénitentiaires, il ne reste très vite plus rien, juste une impression amère, étrange, une interrogation sur le sens de la pièce à venir.

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Héros de la commune ou simples citoyens lambda vivant dans les cités, chacun vit à sa manière l’érosion de leur liberté par les pouvoirs publics © Sonia Barcet

Des coulisses émergent quatre individus, une jeune femme et trois hommes, une fratrie. Tout de noir vêtus, ils sont réunis pour enterrer leurs deux parents qui viennent de mourir. Rien ne va se passer comme prévu. Les pompes funèbres, leur ont fait faux bond. Ils n’ont d’autres choix que d’amener eux-mêmes les cercueils au cimetière. La situation est d’autant plus ubuesque, que l’ainé, Benny (épatant Olivier Veillon), est atteint d’une dégénérescence neurologique, suite à un grave accident qui a coûté la vie à sa copine et dont il est le seul responsable, le cadet (ténébreux Samuel Réhault), un pleutre qui s’essaye mollement à la politique, la sœur (touchante Lyn Thibault), une furie fragile au bord de la crise de nerfs, enfin, le petit dernier (révolté Solal Bouloudnine), un enfant adopté. Pour parachever ce cocktail Molotov prêt à exploser tant à l’extérieur où les émeutes font rage, qu’à l’intérieur de cette maison de carton-pâte, s’invite dans le salon « tchip » du pavillon témoin familial, le vendeur de pizza du quartier (énergique Yohann Pisiou), qui s’avère être amoureux de la sœur, un de ses potes (fiévreuse Nailia Harzoune), un énervé, un enragé, tout juste sorti de prison et enfin la réincarnation « végé – routarde » de Louise Michel (habitée Anne-Sophie Sterck), membre actif d’un mouvement révolutionnaire pour une société utopiste qui ne tient pas compte des réalités du monde. Tous les ingrédients sont réunis pour que ce huis-clos imposé par les circonstances réveille les vieilles rancœurs et libèrent en un torrent furieux les ressentiments de chacun.

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En crise, Benny (Olivier Veillon) doit être maintenu au sol par son frère cadet (Samuel Réhault) © Sonia Barcet

Malgré un talent indéniable de plume, Baptiste Amann se perd dans son propos particulièrement audacieux et risqué de faire entrer en résonnance les révoltes de la commune avec les émeutes qui régulièrement mettent les banlieues à feu et à sang. Autre temps, autre mentalité, les motivations de nos ancêtres ont bien du mal à réveiller en nous quelques lointains échos. D’ailleurs l’esprit insurrectionnel d’alors existe-t-il encore au plus profond de nos êtres ? C’est tout le sel de cette pièce, véritable fenêtre sur le monde d’aujourd’hui et son incapacité à se rebeller, se mutiner pour un autre avenir, plus libre, plus fraternel, plus égalitaire. Séduit par le texte intelligent du jeune metteur en scène qui mêle adroitement les différents points de vue, qu’ils soient révolutionnaires, anarchistes, ultralibéraux, féministes voire simplistes, on aurait toutefois aimé plus de parti-pris, moins de bavardage. Malgré les belles envolées, quelles soient lyriques, féroces, ou acides, les jolis et bouleversants moments de vie portés par des comédiens habités, on reste en retrait, à l’extérieur sans jamais vraiment pénétrer l’âme de cette œuvre singulière et trop foisonnante.

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Baptiste Amann invente une Louise Michel (Anne-Sophie Sterck) des temps modernes © Sonia Barcet

Il faut s’accrocher, tenir bon, se laisser saisir par ces bribes d’humanité vibrante, fatiguée, furieuse que constituent cet étonnant patchwork d’âmes esseulées dans un monde qui a perdu sa flamme, son essence vitale dans un marasme politico-financier. Il faut dépasser nos premières impressions pour comprendre ce que cache le texte un brin démonstratif, maladroit et confus de Baptiste Amann, pour découvrir que c’est une peinture crue, âpre de notre époque croquée par ces protagonistes. Si l’ensemble gagnerait à être resserré, ciselé, retravaillé, ce deuxième volet du triptyque Des territoires fait lentement son œuvre et force le spectateur à réfléchir sur sa tolérance à supporter les contraintes d’une société qui asphyxie les libertés, son incapacité à s’insurger au-delà d’internet, et du virtuel. Une nouvelle voix théâtrale à écouter sans contexte …

Des territoires (…d’une prison l’autre…) de Baptiste Amann
Festival d’Automne à Paris
Théâtre de la Bastille
Rue de la roquette
75011 Paris
jusqu’au 25 novembre 2017
Tous les jours à 21h relâche les dimanches et le samedi 11 novembre 2017

TnBA-Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine
3 Place Pierre Renaudel
33800 Bordeaux
Du 5 au 9 décembre 2017

Circa-Auch
Allée des Arts
32000 Auch
Le 11 décembre 2017

Théâtre Sorano-Toulouse
35 Allée Jules Guesde
31000 Toulouse
Du 13 au 15 décembre 2017
Durée 2h10

mise en scène de Baptiste Amann assisté de Sarajeanne Drillaud
Avec Solal Bouloudnine, Nailia Harzoune, Yohann Pisiou, Samuel Réhault, Anne-Sophie Sterck, Lyn Thibault et Olivier Veillon
Régie générale et création lumière de Sylvain Violet
Création sonore de Léon Blomme
Scénographie de Gaspard Pinta
Costumesde Wilfrid Belloc
Collaboration artistique et régie plateau : Florent Jacob
Texte à paraître aux éditions Théâtre Ouvert.
Production Compagnie du Soleil Bleu

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