Crise(s) d’adolescence

Les 14 élèves de la quatrième promotion de l’école supérieur de théâtre Bordeaux Aquitaine (étsba) se sont emparés de l’avant-dernier roman de Fédor Dostoïevski. Sous le regard attentif, naturaliste de Sylvain Creuzevault, ils donnent vie avec fougue aux confessions intimes, chaotiques de l’ambitieux et solitaire Arkadi Dolgorouki. Un beau projet de fin d’études ! 

Dans la Russie des tsars, le jeune Arkadi Dolgourouki rêve de gloire, de grandeur, d’être le nouveau Rothschild, pas tant pour l’argent que pour la position. Fils illégitime d’un aristocrate, le comte Versilov (épatant Sava Lolov), et d’une domestique, la douce et songeuse Sofia (Camille Falbriard), le jeune homme – interprété tour à tour par la trop pressée Shanee Krön, l’habité Léopold Faurisson et le remarquableÉtienne Bories– est en guerre avec l’humanité. Élevé par des étrangers dans la haine de ses parents biologiques, qu’il ne rencontre qu’à l’âge de vingt ans, au début du récit dont il est le narrateur, il ne supporte pas sa position sociale ni vraiment prolétaire, ni vraiment élite. 

Entre amour et haine, cherchant le regard approbateur de ce père flamboyant, bon vivant, de ses sœurs, de ses camarades de jeux, il navigue dans l’ombre des grands, des privilégiés, accumule les bévues, se rend ridicule. Ambiguë, fragile, naïf, flamboyant, le jeune homme veut juste exister, appartenir à ce monde qui le tolère sans véritablement l’accepter. 

Dépeignant avec finesse les rapports sociaux, Fédor Dostoïevski invite à plonger au cœur de la Russie impériale, de cette société au bord de l’explosion où les nantis, la noblesse vivent au détriment des plus pauvres. Adaptant ce roman méconnu du dramaturge russe, l’avant dernier qu’il ait écrit, aidé de la belle traduction d’André MarkowiczSylvain Creuzevault signe un spectacle particulièrement fort, qui fait écho à des problématiques contemporaines : la quête d’identité, la précarité, la lutte des classes, entre autres. 

Avec beaucoup de fièvre pour certains, de retenue pour d’autres, les 14 élèves de la promotion quatre de l’étsba se glissent dans les différents personnages de ce texte qui conte quelques semaines de la vie d’Arkadi Dolgorouki, celle qui voit sa vie basculée, changée, celle où il découvre qui il est vraiment.

De la bonne (impayable Alexandre Liberati), à la jeune princesse évaporée, déterminée à protéger ses secrets (lumineuse Prune Ventura) en passant par le beau prince nonchalant (charismatique Mickaël Pelissier), c’est une galerie de portraits parfaitement croqués par Dostoïevski, que la mise en scène naturaliste, précise, épurée de Creuzevault souligne avec force.

Malgré quelques longueurs qui permettent toutefois à chacun de mettre en avant son talent, malgré des jeux inégaux – le stress de la première -, des natures voient les jours, des personnalités se détachent , et de petits soucis de son, Scène d’Adolescence est un beau cadeau pour un projet de fin d’études, qui fait la part belle aux comédiens de demain.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Bordeaux


Scènes d’adolescence d’après l’œuvre de Fédor Dostoïevski
TnBA – Salle Vauthier
3 Place Pierre Renaudel
33800 Bordeaux
Durée estimée 4h entractes inclus

Tournée 
Du 26 au 28 juin 2019 à 19h30 aux Ateliers Berthier / Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris 
Du 8 au 15 août 2019 au Festival Eymoutiers (87) 

Adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault
Traduction française André Markowicz (Éd Actes Sud) 
Avec Louis Benmokhtar, Étienne Bories, Clémence Boucon, Zoé Briau, Marion Cadeau, Garance Degos, Camille Falbriard, Léopold Faurisson, Shanee Krön, Félix Lefebvre, Alexandre Liberati, Léo Namur, Mickaël Pelissier, Prune Ventura, accompagnés par Frédéric Leidgens et Sava Lolov 
Régie plateau de Cyril Muller 
régie son de Jean-Christophe Chiron 
Costumier de Kam Derbali 
régie lumière de Clarisse Bernez-Cambot-Labarta et Denis Lamoliatte
 

Crédit photos © Pierre Planchenault

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