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C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde, un manifeste féministe caustique et hilarant sur la maternité

Le plus grand bonheur d’une femme dans notre monde normé et phallocrate serait-il en fait un leurre, une mauvaise plaisanterie ? La maternité serait-elle un cadeau empoisonné, enrobé de sucreries et autres niaiseries pour en faire passer le goût doux-amer ? C’est en tout le constat cru et âpre du collectif de Simone. Si la joie d’être mère n’est pas occultée, bien au contraire de cette comédie aigre-douce, les affres et les désillusions en sont le sel. De sa plume ciselée et vive, Tiphaine Gentilleau brosse un portait drolatique de la mère du XXIe siècle et s’interroge sur la place des femmes dans la société. Porté par deux comédiennes épatantes, ficelé par une mise en scène aux petits oignons, ce spectacle burlesque et hilarant est un bijou d’intelligence et de pertinence à déguster sans modération.

Sur un plateau quasi nu, aux teintes grises, s’affairent deux femmes – Chloé Olivères et Tiphaine Gentilleau. Elles ne semblent pas se soucier du public qui s’installe placidement. De temps en temps, un regard montre qu’elles ne sont pas dupes. Puis, entre deux rangements d’objets, elles s’adressent à nous, nous engageant à continuer à bavarder, le spectacle n’ayant pas encore commencé. Soucieuses du bien-être de leur auditoire, elles proposent un verre d’eau à ceux qui le souhaitent, tant il fait chaud dans cette salle perchée sous les toits du théâtre du Rond-Point. En nous mettant ainsi en confiance, les deux comédiennes nous invitent à pénétrer doucement, imperceptiblement dans leur intimité de femmes, de mères en devenir.

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Les velux se referment lentement plongeant la salle dans l’obscurité. Il est temps de rentrer dans le vif du sujet. Tout commence bien naturellement par l’impersonnel test de grossesse. Ce petit bout de plastique que l’on trouve en pharmacie. Surexcitée, après un petit tour derrière la porte estampillée « SdB », Chloé Olivères, la pétillante brune, les yeux rivés sur l’écran digital, attend fébrile le résultat. C’est une croix bien évidemment qui apparaît. L’heureux évènement tant attendu est enfin arrivé. Joie intense, folie passagère, transe bienheureuse, la jeune femme pousse des cris, des hurlements, saute et virevolte envahissant l’espace. Puis, tout s’arrête, net. Passé le moment d’insouciance, la réalité la rattrape, le doute l’envahit. Le voulait-elle vraiment cet enfant ? Est-elle prête ? Est-ce que le fait d’être mère va changer sa vie, le regard des autres sur elle ? Peut-elle continuer à être féministe, gérer sa carrière tout en s’occupant de cet être en devenir ? De ces réflexions sur la maternité et sur le changement de statut de la femme imposé par notre société patriarcale, le collectif Les Filles de Simone en ont fait le sujet d’une comédie satirique et burlesque.

En appelant les icones tutélaires du féminisme à sa rescousse pour mieux les brocarder – Simone de Beauvoir (SdB), en tout premier lieu, Elisabeth Badinter pour suivre en passant par Edwige Antier ou Antoinette Foulque – , en se basant sur son vécu de jeune maman, Tiphaine Gentilleau esquisse avec intelligence et dérision un portrait de la femme du XXIe siècle. Prise au piège de la maternité, elle se retrouve confrontée aux préjugés, aux clichés d’un monde ou être mère ou être femme semble incompatible. Comédienne, elle découvre que même dans le milieu artistique son futur statut de mère modifie la perception des autres et peut remettre en cause sa participation à un projet car, comme lui assène un grand nom du théâtre, entre mère et artiste, il faut choisir. De son écriture vive, acérée, elle signe un manifeste féministe piquant et hilarant qui saura toucher son auditoire quel que soit son sexe.

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De la montée d’hormones, à la visite chez le médecin qui interdit un grand nombre incalculable d’aliments, des cours pré-accouchement menés par une hurluberlue à la naissance surréaliste de l’enfant, des premiers sourires aux premières désillusions, des discours mensongers et encenseurs à la réalité dure et complexe, tout est passé au crible. Naviguant comme deux poissons dans l’eau, Chloé Olivères et Tiphaine Gentilleau, toutes deux jeunes mamans, et épatantes comédiennes, nous entraînent dans un parcours initiatique totalement déjanté qui fera réfléchir les plus sceptiques, ébranlera les plus réfractaires et enchantera les autres.

Car ne nous trompons pas, si C’est (un peu) compliqué d’être à l’origine a tout d’une comédie, c’est avant tout une réflexion politique et féministe sur la place des femmes dans une société qui a bien du mal à évoluer et qui renvoie encore trop souvent celle-ci à son rôle de mère. N’attendez pas plus longtemps, entrez dans la danse, dans la lutte et laissez-vous convaincre et charmer par cette pièce brillante portée par deux fascinantes comédiennes et une mise en scène ingénieuse…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Le collectif Les filles de Simone investit le Théâtre du Rond-Point pour nous montrer que C’est un peu compliqué d’être l’origine du monde © Stéphane Trapier

C’est (un peu) compliqué d’être à l’origine
Théâtre du Rond-Point – Salle Roland Topor
2Bis, avenue Franklin Delano Roosevelt
75008 Paris
Jusqu’au 2 octobre 2016
du mardi au samedi à 20h30 – le dimanche à 15h30
Durée 1h10

création collective : Les Filles de Simone, Claire Fretel, Tiphaine Gentilleau, Chloé Olivères
avec Tiphaine Gentilleau, Chloé Olivères
conception et mise en scène de Claire Fretel
conception, texte et interprétation de Tiphaine Gentilleau
conception et interprétation de Chloé Olivères
lumières de Mathieu Courtaillie

Crédit photos © Giovanni Cittadini Cesi / Crédit illustration © Stéphane Trapier

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