Cataract Valley, plongées sylvestres dans les eaux troubles de la folie

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Au théâtre de la Cité, Marie Rémond et Thomas Quillardet adaptent Camp Cataract, une nouvelle de la méconnue Jane Bowles

L’amour prégnant, étouffant d’une sœur, le brouhaha continuel d’un quotidien citadin, urbain, des antécédents familiaux lourds, peuvent-ils pousser à l’aliénation ? En s’immergeant dans « Camp Cataract », une nouvelle de la méconnue Jane Bowles, Marie Rémond et Thomas Quillardet proposent d’en découvrir de possibles réponses dans une poétique et bien étrange adaptation qui mêle et mélange étroitement réalité et névrose. Un songe théâtral déroutant, troublant !

Le bruit assourdissant de l’eau qui tombe en cascade, l’odeur enivrante des pins, entraînent les spectateurs du CUB, ancien petit théâtre du TNT transformé en salle dédiée à la recherche, à la création et la diffusion de nouvelles formes théâtrales, loin de la mégalopole toulousaine, de son bourdonnement. Tout est fait pour oublier le bitume, l’air pollué. La scénographie de Mathieu Lorry Dupuy est une plongée au cœur de la nature. Arbres gigantesques, sol de terre, cours d’eau au loin, l’immersion à Camp Cataract est totale.

Dans cette contrée reculée de l’Amérique profonde, la trop émotive Harriet (touchante Marie Rémond) coule des jours heureux loin des siens. Soupçonnée d’être un brin fêlée, voire complétement timbrée, par ses proches, tous plus attaqués les uns que les autres, chaque année, elle passe quelques semaines loin du monde, à proximité des chutes de Cataract Valley, dont le pouvoir possiblement calmant lui fait le plus grand bien. Tout pourrait aller pour le mieux, si sa sœur cadette, la fragile Sadie (exceptionnelle Caroline Arrouas) n’avait pas décidé de passer outre les ordres du médecin et de lui rendre une petite visite. Tension, incompréhension vont rapidement exacerber les angoisses de l’une, les doutes de l’autre. Malgré la force de l’amour fraternel, peut-être trop violent, rien n’y fait, le drame tant redouté se dessine à l’horizon.

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Harriet (Marie Rémond) et sa soeur Sadie (Caroline Arrouas) © Simon Gosselin

Comment ne pas être saisi par la radicalité, l’étrangeté de cette nouvelle de Jane Bowles ? C’est pourtant bien au hasard de ses lectures que Marie Rémond découvre ce texte âpre, brûlant, inquiétant. Plus connue comme étant la femme de Paul Bolwes, le célèbre auteur d’un Thé au Sahara, la dramaturge américaine est souvent restée dans l’ombre, cachée, incomprise. Amie de Tennessee Williams et de Truman Capote, qui font très grand cas de ses écrits, cette femme fantasque et bohème, morte à 56 ans des suites d’une attaque cérébrale et d’un alcoolisme sévère, sort lentement de l’oubli. Il faut dire que ses personnages, souvent féminins, ont l’art d’intriguer. Souvent « bordeline » aux destins fracassés, car incapable de s’adapter à un environnement par trop corseté, elles fuient le réel pour un ailleurs rêvé. Il est ainsi d’Harriet et de ses deux sœurs. Tourmentées, fragiles, hystériques, elles laissent leurs pensées, leur conscience prendre le pas sur tout le reste. Chaque ligne, chaque mot est une plongée dans le chaos, la confusion des sentiments que soulignent le grondement des cascades au loin.

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Les proches d’Harriet au bord de la crise d’hystérie © Simon Gosselin

Autant dire qu’adapter Cataract Valley n’était pas aisé. C’est avec beaucoup de d’ingéniosité, de profondeur, que Marie Rémond et Thomas Quillardet relèvent la gageure. S’appuyant sur la plume très particulière de Jane Bowles, qui privilégie les non-dits, dérangeants, troublants aux mots trop concrets, préférant suggérer la tragédie sans jamais la nommer, ils signent un spectacle tout en rêverie inquiétante, en trompe-l’œil mystérieux. Ils s’amusent des errances même du texte pour perdre le spectateur quelque peu déstabilisé, mais définitivement captivé, pour l’entrainer sur des pistes multiples, mais qui jamais ne confirment une réalité, un état de fait. Le jeu au cordeau des comédiens, tour à tour fantasques, fragiles, cosmiques, drôles ou bouleversants en accentue toute l’ambiguïté.

Ici, donc, la frontière est mince entre réalité et folie, entre délire et raison. C’est tout le sel de ce moment de théâtre fort original, où le temps semble suspendu hors du monde et du temps. Une bien surprenante découverte à déguster avec curiosité !

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Toulouse

D’après la nouvelle Camp Cataract de Jane Bowles extraite du recueil Plaisirs Paisibles écrit en 1948
TNT – Théâtre de la Cité
1 Rue Pierre Baudis
31000 Toulouse
Jusqu’au 19 octobre 2018
Du mardi au samedi 20H
Durée 1h30 environ

En tournée
Odéon-Théâtre de l’Europe – Ateliers Berthier
Du 17 mai au 15 juin 2018
1 Rue André Suares
75017 Paris

Un projet de Marie Rémond
Traduction de Claude-Nathalie Thomas
Adaptation et mise en scène de Marie Rémond Thomas Quillardet
Avec Caroline Arrouas, Caroline Darchen, Laurent Ménoret & Marie Rémond
Scénographie de Mathieu Lorry Dupuy
Création son : Aline Loustalot
Création lumières : Michel Le Borgne
Costumes : Marie La Rocca
Régisseur plateau : Christophe Gagey
Machiniste, accessoiriste : Jean-Pierre Belin
Régisseur lumières :Sadock Mouelhi
Électriciens Alessandro Pagli Rafaël Barbary
Régisseuse son Géraldine Belin
Réalisation du décor : Ateliers du ThéâtredelaCité sous la direction de Claude Gaillard
Réalisation des costumes : Ateliers du ThéâtredelaCité sous la direction de Nathalie Trouvé

Production : ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie, bureau Formart
Coproduction : Odéon – Théâtre de l’Europe, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, Théâtre de Lorient – Centre dramatique national, le POC d’Alfortville
© 1949, Rodrigo Rey Rosa / All rights reserved
Avec l’aide à la production de la DRAC Île-de-France.
Marie Rémond est associée au ThéâtredelaCité.

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