Bella figura, le rendez-vous manqué de Yasmina Reza

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Au théâtre du Rond-point, Yasmina se réapproprie sa Bella Figura © Stéphane Trapier

Disséquant au plus profond, jusqu’à l’ineptie, le drame bourgeois et ses amabilités de façade, Yasmina Reza se perd dans un texte insipide, que quelques saillies bien senties, relèvent de la fadeur et achoppent à pimenter faute d’une mise en scène épicée. Seules les présences, solaire d’Emmanuelle Devos, dégingandée de Micha Lescot et décalée de Josiane Stoléru sauvent l’ensemble du naufrage.

Une Audi jaune rutilante, plantée sur scène dans un parking désert, attire tous les regards. Côté passager, des jambes, longues interminables s’en extraient. Jonchées sur des hauts talons, elles se déploient avec une langueur mesurée. Après hésitation, Andréa (éblouissante Emmanuelle Devos) fume une cigarette et refuse de sortir de la voiture pour aller dîner dans le restaurant que Boris (Louis-Do de Lencquesaing, épatant rustre), son amant, à réserver pour ce tête-à-tête tant attendu. La raison est simple, il lui a été conseillé par sa femme. Ce petit grain de sable dans la mécanique de l’adultère petit-bourgeois va être le début d’une succession de catastrophes humaines qui révélera les fêlures des âmes solitaires qui traversent, tels des spectres, cette pièce âpre, rugueuse sur les névroses de notre époque.

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Emmanuelle Devos magnétique en femme midinette rêvant du grand amour © Pascal Victor

Pour son retour à la mise en scène, Yasmina Reza n’a pas choisi la facilité : succéder à Thomas Osteimeier, pour lequel elle avait écrit cette pièce de commande en 2015. Malheureusement, elle ne réussit qu’en partie son pari et signe un spectacle étrange, déroutant, qui révèle les faiblesses de son écriture pourtant ciselée, les facilités d’un scénario éculé. À trop vouloir dépeindre la médiocrité d’un quotidien sans saveur, la mélancolique existentielle d’une bourgeoisie esseulée, la dramaturge se perd dans des dialogues assez plats. Dans ce fatras trop conventionnel, quelques répliques acides, acerbes, font mouche, rappelant la plume caustique, vive de la dramaturge.

Malgré une scénographie épurée, esthétisante, la belle mécanique de cette satire sociale qui scrute les petites faiblesses de chacun, leur incapacité à vivre seul, à croire au bonheur, leur peur pathologique de la vieillesse, a du mal à prendre, en raison d’une rythmique à contre temps que les changements de décor interminables dérèglent un peu plus. Mais la vraie force de ce spectacle réside clairement dans sa distribution. Les cinq comédiens envahissent magnifiquement l’espace et imposent leur jeu éclatant, vivifiant.

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Dans un restaurant chic, couples marié et illégitime se font face cruellement © Pascal Victor

Robe courte de midinette, cheveux relevés, Emmanuelle Devos traverse la pièce de son pas chaloupé, irrésistible. Elle donne à son personnage de maîtresse paumée, névrosée, une douceur, une sensibilité, une profondeur sombre, qui touche au cœur. Costume gris, élégant, visage crispé, Louis-Do de Lencquesaing se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau de ce beauf mesquin, majestueusement désinvolte, de ce raté grossier, flamboyant. Tenue stricte, chic, Camille Japy est magistrale en bourgeoise, enfermée dans une prison d’apparence, qui cache derrière une neutralité de façade, l’âme d’une peau de vache, d’une femme terriblement malheureuse. Grande gigue en costard cravate, Micha Lescot fascine. Homme de loi pacifiste, fils à maman, il semble en toute circonstance, même les plus délurées, les plus rocambolesque, être maître de son image, très zen. De-ci-de-là, le vernis craque laissant apparaître les fêlures d’un être triste dans une vie qu’il n’a pas choisie. Enfin, Josiane Stoléru est magnifique, hilarante, en vieille dame farfelue. Elle offre à son personnage en plein déclin, une fragilité, une drôlerie des plus poignantes.

Déçu par ce gâchis scénique, par cette dispersion d’énergie dramatique, on se laisse séduire sur le fil par la présence lumineuse, l’interprétation vibrante d’acteurs totalement investis pour donner vie à cette peinture en clair-obscur d’un monde aisé où l’apparence, la « Bella figura », prime sur la réalité de leurs sentiments d’êtres à la vie gâchée, abîmée.

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Aux toilettes, le couple Andréa-Boris (Emmanuelle Devos – Louis-Do de de Lencquesaing) règle leur compte © Pascal Victor

Bella figura de Yasmina Reza
Théâtre du Rond-point salle Renault-Barrault
2bis av Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
jusqu’au 31 décembre 2017
du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 15h – relâche les lundis, les 11 et 14 novembre et le 5 décembre 2017
durée 1h30

Texte et mise en scène de Yasmina Reza
Avec Emmanuelle Devos, Camille Japy, Louis-Do de Lencquesaing, Micha Lescot, Josiane Stoléru
Décor de Jacques Gabel
Lumières de Roberto Venturi
Costumes de Marie La Rocca
Coiffure et maquillage de Cécile Kretschmar
Son de Bernard Vallery
Musique de Nathan Zanagar & Théodore Eristoff
Vidéos : Les Dronographes
Collaboration artistique : Valérie Nègre, Sophie Bricaire, Oriane Fischer

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