Au cœur palpitant, insensible de l’Apartheid

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Au théâtre de la Tempête, Nelson-Rafaell Madel adapte le roman qui a révélé André Brink et son combat contre l’apartheid, Au plus noir de la nuit

Être noir dans un pays régi par les blancs, être un homme confronté à l’intolérance, à la différence de traitement en fonction de la couleur de peau, terrible réalité qui rattrape notre narrateur, l’enferre dans une tragédie inéluctable, funeste. S’emparant du texte radical et distancié d’André Brink, Nelson-Rafaell Madel invite à un voyage saisissant, glaçant dans l’enfer de l’Afrique du sud ségrégationniste. Face aux préjugés, même l’amour, la passion ne résiste pas.

Les lumières rasantes, l’éclairage tamisé, révèle un plateau nu hanté par des silhouettes venues du passé. Une voix, amplifiée par un micro, semble sortir de nulle part. Dans la pénombre côté cour, un présentateur portant un costume des grands soirs, situe l’action. On est en Afrique du Sud, l’apartheid est toujours d’actualité. Dans une cellule étroite de prison, Joseph Malan (touchant Mexianu Medenou) attend résigné son procès, sa condamnation, son exécution. L’occasion pour le jeune homme de plonger dans ses souvenirs et conter son histoire.

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Joseph Malan (Mexianu Medenou) et Jessica (Claire Pouderoux), son amoureuse © Léna Roche

Idéaliste, ce comédien surdoué, parti à Londres étudier, faire carrière, avant de revenir sur la terre de ses aïeuls, s’est cru au-dessous des lois, pensait être un homme à part entière. Mais il a la peau noire et a osé entretenir une relation amoureuse secrète avec Jessica (étonnante Claire Pouderoux), une blanche. La folie, l’impossibilité de vivre avec le poids d’un pays régi par des dogmes ségrégationnistes, l’incapacité d’émanciper ses frères de couleurs, vont le conduire, sans qu’il sache vraiment pourquoi, dans un moment d’absence, à commettre l’irréparable : tuer sa petite amie.

Portant sur ses épaules des siècles de vicissitudes, celles de ses ancêtres esclaves, Joseph Malan n’arrive pas à percevoir le monde tel qu’il est. Il refuse malgré les brimades, les humiliations, de croire en sa cruauté, en cette différence qui fait des noirs des esclaves, des sous-hommes, et des blancs des êtres supérieurs. Élevé par une mère pieuse et humble (hilarante, bouleversante Karine Pédurand), son intelligence, sa vivacité d’esprit, vont lui permettre d’être repéré par le maître (épatant Gilles Nicolas) qui va lui offrir la possibilité de faire des études.

Devenu orphelin, la vie s’ouvre à lui. Il n’est plus redevable à personne. D’artiste en herbe, il devient vite un symbole, le noir qui a réussi, qui s’est fait un nom à l’étranger. Mais pourquoi revenir au pays de l’apartheid, abandonner sa liberté pour se confronter à une société qui ne le considéra jamais que comme un homme de seconde zone ? Faire évoluer les mentalités, peut-être, mais comment et à quel prix.

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Dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid, être noir est un combat de tous les jours pour survivre ©Léna Roche

Obnubilé par ce roman culte, qui fut interdit par la censure lors de sa parution en 1973, car considéré comme pornographique par les autorités compétentes de Prétoria, en raison de la crudité, la radicalité avec lesquelles André Brink dénonce l’Apartheid, Nelson-Rafaell Madel en propose une lecture sincère, presque fébrile. Ne cherchant aucunement à en dénaturer l’essence, il en garde la force, mais aussi le détachement. Ainsi, on reste toujours à distance sans que jamais l’émotion ne vienne perturber la monstruosité de la ségrégation. Évidemment, on ressent de la colère, de la gêne, de l’incompréhension, mais tout nous semble si loin. Le fait que le personnage principal de l’histoire refuse de voir l’évidence de l’inhumanité qui sévit autour de lui et dont il est lui-même, une des victimes, y est pour beaucoup.

Jouant sur les clairs-obscurs, les ambiances sépulcrales, entraînant les spectateurs dans un ballet fantomatique, chorégraphié par Jean-Hugues Mirédin, le jeune metteur en scène martiniquais fait mouche, montre l’horreur que fut l’apartheid et rappelle ô combien le risque de voir renaître un tel régime n’est peut-être pas si loin. Quelques maladresses mises à part en ce soir de première, Au plus noir de la nuit vaut le détour tant par la force du texte que par la beauté crue de ce spectacle sincère, tout simplement humain !

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore

Au plus noir de la nuit d’après le roman Looking on Darkness d’André Brink
Théâtre de la Tempête – salle Copi
La cartoucherie
Route du champs de manœuvre
75012 Paris
du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30 (le samedi 22 septembre à 17h30)
durée 1h50 environ

adaptation et mise en scène Nelson-Rafaell Madel assisté de Astrid Mercier
avec Adrien Bernard-Brunel, Mexianu Medenou, Gilles Nicolas, Ulrich N’toyo, Karine Pédurand, Claire Pouderoux
dramaturgie de Marie Ballet
chorégraphie de Jean-Hugues Mirédin
scénographie et lumières de Lucie Joliot
musique d’Yiannis Plastiras
costumes d’Alvie Bitémo & Emmanuelle Ramu
son de Pierre Tanguy.

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