Emanuel Gat © DR

Emanuel Gat, le musicien chorégraphe

Établi dans le sud de la France depuis 2007, Emanuel Gat a su, au fil des ans, imposer sa patte unique, son style énergique sur les scènes européennes. De Montpellier Danse, où il présente sa dernière création, à Chaillot, où il est régulièrement invité, en passant par le Festival d’Avignon et le Grand Théâtre de Genève, le chorégraphe israélien est devenu un incontournable. 

A Montpellier, le ciel est gris, pluvieux en ce soir de première. C’est un bon présage. Dans quelques minutes, les premières notes de Ideas as Opiates de Tears for Fears vont retentir dans la belle salle à l’italienne de l’Opéra-Comédie. Le stress est à son comble. Inspiration, respiration, Emanuel Gat s’est installé en régie. Il est aux manettes des lumières qu’il a lui-même imaginées. Rien ne lui échappe. Il observe, les gestes, les mouvements, les effets des clairs obscurs sur les étoffes bigarrées, sur les muscles de ses danseurs. 

Une création attendue
LOVETRAIN2020 d'Emanuel Gat. © Julia Gat. Montpellier Danse

Le moment est d’autant plus étrange et émouvant, que la covid est passée par là, annulant les répétitions du printemps, la création en juin, empêchant deux de ses danseuses de rejoindre le projet à temps pour être présentés ce soir d’octobre à Montpellier. Serein, toujours, le chorégraphe israélien, que nous avions rencontré quelques jours plus tôt, à Paris, à quelques encablures du Théâtre national de danse de Chaillot, affiche un sourire enjoué et une joie de vivre communicative. Bronzé, regard pétillant, il ne lâche rien. C’est un pugnace, un perfectionniste, rêveur à ses heures. Vent debout, l’artiste israélien tient bon et croit en sa bonne étoile. Après plusieurs mois de pause, il reprend le chemin des plateaux. Malgré quelques inquiétudes, une belle légèreté, une générosité se lit sur son visage. 

Un chorégraphe venu d’ailleurs
Emanuel Gat © Jobal Battisti

Né le 7 mars 1969 à Hadera en Israël, Emanuel Gat est un enfant de la Méditerranée. Après avoir grandi face à la mer, travaillé comme barman à Tel-Aviv, vécu à quelques jets de pierre de la bande de Gaza, c’est à Istres qu’il s’installe avec toute sa famille en 2007 afin de prendre la direction artistique de la Maison de la danse intercommunale d’Istres. Riche d’un nouveau patronyme – Gat désigne en hébreu la pierre sur laquelle on foule le raisin pour faire le vin – , qu’il a choisi lors de son mariage avec son ex-femme, ce bourreau de travail enchaîne les créations, revient sans cesse sur son métier et construit au fil du temps une écriture, un style qui s’enrichit au gré des rencontres, des discussions, des inspirations. C’est d’autant plus fascinant que rien ne destinait ce grand sportif à devenir chorégraphe. « Je suis venu à la danse par hasard, se souvient-il. Gamin, je jouais de Clarinette et je rêvais de devenir chef d’orchestre. A 23 ans, au début des années 1990, j’ai eu l’occasion de suivre un atelier pour amateurs avec le couple de chorégraphes Liat Dror et Nir Ben Gal. Cela m’a tout de suite plu. Je suis revenu la semaine d’après, puis l’autre encore. » Au bout de quelques mois, les deux artistes lui proposent de rejoindre la compagnie, de suivre les répétitions, de danser avec eux. 

Un artiste indépendant
Le sacre du printemps d'Emanuel Gat. © Emanuel Gat. Festival d'Uzès.

Le jeune homme sait ce qu’il veut. C’est un passionné, un fonceur. Il s’émancipe de ses mentors pour commencer à présenter ses propres projets, ses propres chorégraphies. Très vite, son nom s’impose sur les scènes internationales. En 2004, soit dix ans après avoir découvert cette discipline artistique, il crée sa propre compagnie. La même année, au festival d’Uzès, dont il devient très vite un des artistes emblématiques, son Sacre du Printemps mâtiné de salsa est salué par le public et la critique. Deux ans plus tard, au Festival de Marseille, il signe K626, une pièce pour dix femmes sur le Requiem de Mozart. Fort de sa rencontre avec le public français, Emanuel Gat quitte sa terre natale et élit domicile avec sa femme et ses cinq enfants à Istres, où il base sa compagnie. « Il existait un lien avec la France, avec différents lieux où je commençais à avoir des habitudes, des récurrences, raconte-t-il. La proposition de résidence à la maison de la Danse a été comme un révélateur. J’avais envie d’un changement, d’aller vers d’autres horizons. C’était aussi pour moi le moment de développer mon écriture de façon différente. Ça s’est fait comme ça, c’était une évidence. » 

Un style unique, une patte
Brilliant Corners d'Emanuel Gat. © Emanuel Gat Dance.  Théâtre de la Ville

Régulièrement programmé à Montpellier danse, où il crée en 2008 Silent Ballet et en 2009 Variation d’hiver, ainsi que dans différents festivals du sud, il tarde à investir les salles parisiennes. Il faut attendre 2011 pour qu’Emanuel Gat soit invité au Théâtre de la ville. Sa pièce Brilliant Corners pour dix danseurs fait mouche. Son sens de l’esthétisme, son style unique qui s’adresse à la sensation, à l’émotion plus qu’à l’intellect, déroutent et séduisent. Sa méthode est simple, il aime le travail au plateau. Il s’enferme dans un studio avec ses danseurs, en qui il a une totale confiance, et entre avec eux dans un processus de création et de développement de tâches très précises. Ensuite, chacun doit développer et créer des réponses et réactions propres. Avec ce matériel qu’ils créent au fur et à mesure des répétitions, Emanuel Gat construit une chorégraphie. « Chaque pièce est différente, explique-t-il. Toutes sont nées d’une inspiration différente, d’un processus différent, nés au sein même du studio. Avant de commencer les répétitions, j’arrive avec peu de choses en tête. Tout se construit en studio avec la troupe. C’est un vrai exercice d’équipe, d’où l’importance du choix des interprètes. C’est ce qui est déterminant pour la suite de l’aventure, pour le développement du projet. Après, je travaille souvent avec les mêmes personnes, certaines me suivent depuis plus de dix ans. » 

La musique comme moteur
Works d'Emmanuel Gat. © Julia Gat

Un autre point important dans le processus créatif du chorégraphe, c’est le choix musical. Pour LOVETRAIN2020, bien avant d’avoir commencé les répétitions, il avait fait le choix d’écrire autour des chansons du groupe Tears for Fears, après avoir ré-entendu par hasard leur tube Sawing the Season of love– morceau qui clôture d’ailleurs le spectacle. C’est ensuite que la pièce c’est construite.« Ce n’est pas toujours le cas, souligne-t-il, parfois la musique arrive plus tard alors que le travail chorégraphique a déjà commencé. Elle peut changer aussi en cours de création. J’aime être assez libre, mais voilà la contrainte des lieux où nous nous produisons, oblige à faire des choix. Parfois, j’avoue, je pourrais au dernier moment faire un autre choix (Rires). Pour Works, un programme composé de petites pièces, j’en modifie régulièrement le contenu. C’est totalement évolutif, c’est d’ailleurs comme cela que je l’ai conçu. » 

Les lumières pour mieux sculpter l’espace
LOVETRAIN2020 d'Emanuel Gat. © Julia Gat. Montpellier Danse

Chorégraphe, metteur en espace, Emanuel Gat est depuis toujours son propre créateur de lumières. Elles font aussi partie de son processus créatif. « C’est un élément essentiel, souligne-t-il. On peut en changeant une lumière modifier totalement une pièce, la manière d’en percevoir les mouvements, l’écriture. Avec la même chorégraphie, la même musique, je peux grâce aux éclairages créer une autre pièce. La lumière permet de ciseler les gestes, les corps. Elle permet de mettre l’accent sur telle ou telle partie de la scène, de diriger le regard du spectateur. C’est un outil narratif puissant, que j’ai toujours souhaité maîtriser. »

LOVETRAIN2020, une comédie musicale signée GAT

Loin de West Side Story et des standards de Broadway, Emanuel Gat s’empare du style comédie musicale pour en extraire l’essence, la dynamique de mouvement. « Je me suis intéressé tout particulièrement, explique-t-il, à la gestion de l’espace, à la célérité avec laquelle les numéros s’enchaînent. Je voulais retrouver la force, la vitalité de ces spectacles sans pour autant raconter une histoire ou faire chanter les danseurs (rires). Je trouvais plus intéressant d’imaginer une succession de tableaux colorées, ciselées. »

Changement de lieu de résidence
Quintette d'Emanuel Gat. © Sophie Crépy. Musée de l'Orangerie

Après avoir investi l’an dernier l’Orangerie avec Quintette, le chorégraphe développe différents projets allant de petites formes intimistes aux grands formats. Après 13 ans à Istres, il cherche un autre lieu pour poser ses valises. Plusieurs propositions sont en cours d’étude, il prend le temps de réfléchir. Très famille, il est proche de ses enfants. Déscolarisés, ils ont toujours suivi leur père dans ses déplacements. Il n’est donc pas insolite de voir que sa fille ainée, Julia, signe toutes les photos de la compagnie. Jamais loin les cinq frères et sœurs profitent de l’escale montpelliéraine pour se retrouver et profiter d’un moment en famille. Fort de ce soutien fidèle et chaleureux, Emanuel Gat est prêt à affronter plus sereinement un avenir fragilisé par la crise de la Covid. Profondément humain, terriblement attachant, il accueille avec plaisir la standing ovation que vient de lui réserver le public de l’Opéra-Comédie. Mais incapable de se reposer sur ses lauriers, il est déjà en train d’imaginer d’autres projets, d’autres créations. Chaillot, dont il est artiste associé depuis 2017, en point de mire, il est déjà dans l’après.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

LOVETRAIN2020 d’Emanuel Gat
Montpellier Danse 40 bis
Opéra-Comédie
1 Boulevard Victor Hugo
34000 Montpellier
Jusqu’au 6 octobre 2020
Durée 1h00 environ
 

Tournée
Du 30 mars au 8 avril 2021 à Chaillot – Théâtre national de la Danse

Musique de Tears for Fears
Chorégraphie et lumière d’Emanuel Gat
Costumes de Thomas Bradley, Wim Muyllaert
Direction technique – Guillaume Février

Son de Frédéric Duru
Créé avec et interprété par Eglantine Bart, Thomas Bradley, Robert Bridger, Péter Juhász, Michael Loehr, Emma Mouton, Eddie Oroyan, Rindra Rasoaveloson, Ichiro Sugae, Karolina Szymura, Milena Twiehaus, Jin Young Won

Crédit photos © Julia Gat, © Emanuel Gat, © Jobal Battisti

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