Paroles pour ne pas mourir

Me voilà donc arrivé quelque part. Où. Je ne sais pas mais c’est déjà suffisant d’être arrivé quelque part. Cela signifie que l’on a quitté quelque chose pour autre chose. Comme passé d’un état à un autre. Comme un psychotique à qui l’on aurait administré ses cachets et qui se tiendrait tranquille. Passé d’ici à là. C’est tout.

Oh oui, surtout rester ici, là où je ne suis pas. Et ne pas regarder d’un œil morne ces milliers de visages virtuels et anonymes pour la plupart, ces milliers de posts qui se déversent sur les réseaux sociaux, ces infos qui se veulent vraies mais qui restent fausses et cette arrogance qui se veut fausse et qui demeure vraie, ne pas lire ces sms reçus par des opérateurs qui nous offrent ceci pendant dix jours (un essai gratuit au confinement ? l’essayer c’est l’adopter ?) et encore ces banques qui nous soutiennent, celles-là nous matraquent qu’elles sont « à nos côtés » – mais de quel côté ? il n’y a qu’un seul côté pour l’heure et c’est celui qui va tomber.

Et encore ces magasins luxueux ou non qui nous rappellent que leur site est toujours accessible, et aussi ces plateformes pornos qui fournissent l’accès Premium parce que jouir relève aussi du pouvoir, ces journaux de confinement écrits ou dits par des artistes qui peuvent le faire, qui en ont la légitimité et l’intelligence et le sens du timing – cela me rappelle surtout la camisole de force à moi.

Pour ma part, je ne suis pas ici, je suis là et j’ai bien conscience hélas que lorsque mon misérable cerveau réussit à écrire une pièce de théâtre, cela ne me rend pas plus satisfait d’être sur terre. Je suis juste un peu moins malheureux de m’apercevoir que je suis moins stupide que je ne le pensais – ce n’est pas un aveu, c’est de l’automédication.

Je ne suis pas ici, je suis là et je passe sans cesse d’un état à un autre pour échapper à quoi ? À la peur, tiens. Car c’est toujours cela que l’on fuit, et pour la fuir il faut en parler, il faut la nommer de tous les sobriquets possibles et inimaginables, alors je l’appelle « agonie », « surnuméraire », « consommation », « nuit », « ombres », « ornières », « cratères » et « amis morts », et « absence » et même parfois « virus » mais ça, c’est uniquement quand les idées me manquent et que ma vie intérieure se ramollit – alors je compte les jours qui me séparent de tout ce qui devient inexorable.

Et puisqu’il me faut conclure, j’aimerais le faire par une pensée adressée au lecteur putatif qui lira ces quelques lignes, qu’il ne s’imagine pas que je vais me foutre par la fenêtre, surtout qu’il n’aille pas échafauder une théorie sur l’auteur dramatique ressassant ses névroses devant son ordinateur juste avant de nouer une corde autour de son cou… Il faudrait plus qu’un virus pour en arriver là, il faudrait davantage qu’un confinement, il faudrait que sa survie ne passe plus par l’acte d’écrire, c’est-à-dire de livrer sa parole ou son regard sur le monde, mais par l’imperméabilité au monde. Et dites-vous bien que le comble pour un auteur, c’est de finir en pièce.

Entre « Paroles, paroles » et « écrire pour ne pas mourir » je n’arrive pas à choisir. Je n’ai jamais pu. Aussi vous voudrez bien me pardonner, je l’espère, ce « regard » qui ressemble davantage à celui de Dalida qu’à Marguerite Duras… Je ne suis qu’un être humain, je suis par conséquent et ma peur et mon pire ennemi.

Stéphane Guérin, auteur, le 23 mars 2020.

OH Maman à la Scène Parisienne

Crédit photos © Franck Harscouët

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