Baptiste Amann, explorateur de territoires

A quelques heures de la première du dernier opus de sa trilogie Des territoires à la comédie de Béthune, Baptise Amann revient sur son parcours, ses envies, ce qui le motive, l’inspire. Rencontre avec un auteur du réel, un conteur du monde d’hier et d’aujourd’hui. 

Né en 1986 à Avignon, Baptiste Amann a grandi extra-muros, à quelques encablures du centre historique. Comme il le raconte, lors d’une lecture théâtralisée, à l’occasion de l’édition zéro du festival Discotake initié par Renaud Cojo à Bordeaux, il s’est construit pas à pas. L’écoute, dans une Grande surface de la banlieue de la cité des papes, de L’école du micro d’argent, album devenu culte du groupe de rap IAM, a été pour lui un uppercut, une vraie découverte. Arpentant les rues de sa ville, observateur, sensible, il puise dans cette matière brute les prémices de ses pièces. Comédien, auteur, metteur en scène, il a accepté de répondre à quelques questions autour d’un café dans le foyer accueillant du Palace, le centre névralgique de la Comédie de Béthune. 

Comment êtes-vous devenu artiste ? 

Baptise Amann : C’était au départ une lubie. Il y avait une maison de quartier à Avignon, pas loin de là où j’habitais. J’étais attiré par cet endroit. J’ai commencé à faire de la musique, du piano. Puis comme il proposait des cours de cirque, je me suis laissé tenter d’autant que le professeur, Hassen Hourag était passionnant. Il m’a formé ainsi que beaucoup d’autres, tel Mathias Pilet, Mathieu Desseigne. Toute une génération. On était motivé, fasciné. On a donc tous ensemble décidé de continuer, de monter nos propres spectacles, notamment dans le Off du festival d’Avignon. C’était, pour des premières expériences, très instructifs. J’avais le virus de la scène. Je voulais poursuivre dans cette voie et faire l’école du cirque de Chalon, mais un des prérequis était d’avoir une formation théâtrale. Je me suis donc inscrit à l’option théâtre de mon lycée. Très vite, j’ai su que c’était ça que je voulais faire. Je me suis renseigné sur les différentes options qui s’offraient à moi. J’ai passé le concours d’entrée l’Erac à Cannes, juste après le bac. Il me semblait être le plus abordable. Erreur, il fallait une vraie culture théâtrale, que je n’avais pas. C’était une surprise, comme si d’un coup le beau rêve, que j’avais fait, allait s’arrêter. J’ai travaillé et j’ai réussi l’épreuve. Ces trois années d’études sont très importantes. Avec d’autres de la même promotion, nous formons toujours un noyau, dont certains font partie de l’aventure Des Territoires. Nous aimons créer ensemble. Du coup, nous avons fondé une sorte de collectif, L’Outil, qui est basé en Bourgogne. Puis on a mis en place l’Irma « l’institut de recherche qui ne mène à rien. » Partis d’une sorte de boutade, nous avons évolué vers un théâtre contemporain, performatif. 

Comment est née la trilogie Des Territoires ?

Baptiste Amann : Au bout de 7 ans, de tentative de textes écrits, de recherches tous azimuts, est née l’idée de retourner dans le giron d’un théâtre a priori plus conventionnel. C’est-à-dire une pièce avec des personnages qui racontent quelque chose. Du coup, je me suis mis à écrire pour ceux qui m’accompagnent depuis le début, pour le groupe. C’est là que j’ai commencé à plonger dans cette histoire incroyable Des territoires. Dès le départ, j’avais imaginé une trilogie. Il a fallu du temps. Je ne suis pas auteur, en tout cas ce n’était pas forcément naturel. C’est quand j’ai décidé de mettre une part autobiographique, que l’écriture s’est libérée. Rapidement, elle est devenue épique. Il faut dire que j’ai été à bonne école. A la sortie de l’Erac, nous avions présenté l’Orestie d’Eschyle, mis en scène par Jean-Pierre Vincent. J’ai été nourri à la trilogie antique qui entremêle l’intime, le politique, l’historique. Cet enchâssement-là, j’avais envie d’en retrouver un équivalent contemporain. En 2013, j’ai joué dans Gratte-Ciel sur la relation entre la France et l’Algérie. Le spectacle était construit comme un kaléidoscope où les époques, les langages se mélangeaient. Ça a été pour moi un déclencheur. L’idée de construire un récit fragmenté où l’histoire de cette fratrie qui revient dans la maison de famille, pour assister à l’enterrement des parents, est traversée par un fait historique (révolution française, la commune ou la révolution algérienne). 

Le dernier opus vient d’être créé à la comédie de Béthune, est-il prévu un intégral de la trilogie ? 

Baptiste Aman : oui, cela fait partie d’une suite logique de l’aventure, mais pas avant la saison 2021/2022. D’autant que l’ensemble s’est construit par étape. Je crois qu’il est nécessaire de tout reprendre, de donner à l’ensemble une cohésion, une force. Il y aura un travail de coupes, parce que sinon on se dirigerait vers plus de sept heures de spectacle, ce qui me parait impensable. Par ailleurs, je souhaite, si cela se fait de tendre vers une unité de lieu. Du coup, il faudra tout repenser pour que cela colle avec la scénographie du dernier opus. Le premier volet a été une découverte. On a tout fait de façon spontanée. On a jeté les bases. Pour le deuxième, on était dans le cadre du festival d’automne, il y avait plus d’attentes. Ça a été un laboratoire. Il a fallu que j’essaie de comprendre comment fonctionne cette démarche d’écrire pour d’autres. Le processus a été plus cérébral, ce qui a donné quelque chose de peut-être moins spontané. J’avais l’envie de créer un anachronisme qui brutalement s’éloignait de la fiction, l’événement historique venant couper le fil narratif. C’était une manière de secouer le spectateur, d’attirer son attention. Je voulais créer une distance, au final j’ai l’impression que la plupart se sont focalisés sur pourquoi la commune. Finalement avec le recul, c’était une pièce de colère. 

Pourquoi ? 

Baptiste Amann : Parce que la trilogie est dans le mouvement du deuil. La première est plutôt patinée de déni, on voit des personnages en apnée, incapables de comprendre ce qui leur arrive. Le deuxième volet, c’est la colère. C’est un spectacle sombre, âpre, fait sous tension. Enfin dans la dernière partie, on est dans la réparation. Chaque partie est annotée d’un sous-titre. Ainsi, j’espère voir inscrire la dynamique du spectacle général dans quelque chose qui va vers l’action. J’aime les œuvres dans lesquelles il y a une prise de décision. J’aime l’idée qu’on construise une pensée, qui donne envie de rester vivant, de tenter des expériences folles. 

Est-ce que c’est salvateur ? 

 Baptiste Amann :  dans Des Territoires (…Et tout sera pardonné ? ), à la fin, Moussa se demande comment entretenir le désir de faire. Il est en perte de repère, il a besoin de se ré-ancrer dans sa vie. C’est important de me dire que je suis très heureux d’être en vie, mais le monde, que je connais, est aussi plein de violence. Je n’ai pas envie de m’en protéger ou de ne pas le représenter, j’ai envie d’apaiser ce rapport à la création. On sent que dans ce dernier volet, il y a quelque chose qui a muri. On est plus proche de la mise en abime que de l’anachronisme. On arrive à un texte qui est dans sa dixième version. Le travail au plateau permet de ciseler le texte, de le couper, de le booster. 

Est- ce que jouer ne vous manque pas ? 

Baptiste Amann : ça ferait beaucoup d’être à la fois sur scène et derrière. Faire l’acteur, j’adore ça. Mais, je crois que je ne veux pas mélanger les deux. En parallèle du travail d’écriture et de mise en scène, j’ai aussi beaucoup travaillé avec des auteurs comme Hubert Colas. J’ai beaucoup appris de ces expériences. Mais actuellement, je suis pas mal occupé et puis je fais partie de ces personnes qui même s’ils sont en coulisses, passent leur vie sur le plateau. Pour bien diriger les comédiens, j’ai besoin de sentir les choses. 

Avez-vous d’autres projets en parallèle ?

Baptiste Amann : Oui je travaille actuellement avec un metteur en scène qui s’appelle Rémi Barchet. J’écris des pièces qu’il monte, comme il l’a fait pour La Truite. Il m’a donné confiance en mon écriture. Je ne me sentais pas forcement légitime, même si j’étais féru de littérature. Je viens d’un milieu simple, mais j’avais une fibre, artistique, c’est indéniable. Entre mon amour de la littérature et le besoin que j’avais d’être sur scène, est née en moi l’idée que finalement le théâtre c’est de la littérature contrariée par le réel. C’est à dire que j’arrive avec mon projet d’écriture qui se confronte avec le désir d’acteurs, leur envie, leur vécu. Ainsi, la dramaturgie opère par stratification. J’ai aussi un autre projet sur le feu qui me tient à cœur, Salle des fêtes. C’est l’histoire de trois jeunes qui rachètent un bien patrimonial qui va être mis à mal par un cours d’eau. On va suivre leurs aventures sur 4 saisons.

Entretien réalisé par Marie Gicquel et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyés spéciaux à Béthune


Des Territoires (…Et tout sera pardonné ? ) de Baptiste Amann (éd. Théâtre Ouvert/Tapuscrit, à paraître)
Comédie de Béthune – Le Palace
138 Rue du 11 Novembre
62400 Béthune
Jusqu’au 9 novembre 2019 
Durée 2H00

mise en scène de Baptiste Amann
collaborationartistique d’Amélie Enon j
avec Solal Bouloudnine, Alexandra Castellon, Nailia Harzoune, Yohann Pisiou, Samuel Réhault, Lyn Thibault, Olivier Veillon 
régie générale Fde rançois Duguest 
lumière de lorent Jacob 
son de Léon Blomme
scénographie de Baptiste Amann

Print Friendly, PDF & Email

1 Comment

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Aller à Haut